Les grandes gueules du Grand Conseil

270 séances plénières passées au crible informatique.

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Cinq de nos cent députés s’expriment quatre fois plus que la moyenne. A eux seuls, ils pèsent pour 17% des mots prononcés dans l’hémicycle lors des prises de parole. Les plus bavards? Dans l’ordre, Eric Stauffer (hors parti), Pierre Vanek (Ensemble à Gauche), Roger Deneys (PS), Bertrand Buchs (PDC) et François Baertschi (MCG). Chacun a le profil type du député genevois: quinqua ou sexagénaire, comme les deux tiers de nos élus, et mâle, comme les trois quarts. C’est la conclusion d’une étude inédite que nous avons menée sur la base du Mémorial du Grand Conseil, du début de la législature au 6 avril 2017.

Les cinq hommes et les cinq femmes qui parlent le plus

Pour rendre les nombres de mots plus tangibles, nous les avons convertis en temps sur la base de 200 mots = 1 minute. La médiane est de 11 000 mots (55 minutes). Eric Stauffer détient le record avec 67 900 mots prononcés au sein du MCG et 9200 en indépendant.

Méthode

Dans le Mémorial du Grand Conseil sont transcrits les débats des séances plénières ainsi que les absences des députés, les démissions et les entrées en fonction de viennent-ensuite. Sur cette base, nous avons compté le nombre de mots prononcés par chaque député ainsi que son nombre moyen de mots par présence, du 7 novembre 2013 au 5 avril 2017. Nous avons tenu compte du fait que six élus, dont Eric Stauffer, ont quitté leur parti. Le plus souvent, les députés interviennent pour défendre un texte qu’ils présentent ou qu’ils ont étudié dans une commission à laquelle ils participent. Les chefs de groupe parlent au nom du parti et s’expriment particulièrement souvent. Enfin, les partis anticipent lesquels de leurs députés prendront la parole lors de leurs réunions internes.

Nous avons écarté du compte les interventions du Bureau.

Le temps de parole de chaque député

L’aire est proportionnelle au nombre de mots que les élus ont prononcés en séance plénière. Le temps indiqué correspond à ce nombre de mots divisé par 200 (en prenant pour base la prononciation de 200 mots en une minute). Les anciens députés ayant siégé durant la législature sont également représentés.

Filtres:

Voir les statistiques d’un député ou ancien député:

Député(e)Nombre de mots totalTemps total (estimation)Nombre de mots par séance
Les interventions en tant que membre du bureau (président, vice-président, etc.) ne sont pas prises en compte.

La parole est aux bavards

Eric Stauffer n’a pas peur de monopoliser le débat: «Les temps sont réglementés.»

Au début, pour Eric Stauffer, «prendre la parole, c’était l’angoisse. J’étais d’une nature plutôt réservée et un peu timide.» Ce qui l’a fait changer? «L’expérience de vie et les nombreuses baffes qui forgent une personne.» Prend-il du plaisir à écraser les autres? «Je ne dirais pas écraser. Ce sont des joutes verbales. Toute l’essence du parlement, c’est précisément de parlementer, de croiser les fers.» Présent à 205 séances depuis le début de la dernière législature, le député a pris 352 fois la parole. En nombre de mots par présence, il s’exprime cinq fois plus que la moyenne du parlement.

Troisième député le plus bavard, Roger Deneys était «un enfant timide, pas très à l’aise, raconte-t-il. C’est venu en donnant des cours d’informatique à des adultes.» Mais l’élu se dit plus à l’aise au Grand Conseil que dans une assemblée générale du PS: «Exprimer un positionnement politique est plus simple qu’un débat interne.» Le socialiste, qui a quatorze ans de Grand Conseil à son actif, rappelle que le rôle de rapporteur d’une commission permet de s’exprimer davantage. «Surtout quand on traite de gros dossiers. Typiquement, j’ai eu l’ouverture des magasins le dimanche, qui est un serpent de mer.» Autre facteur: le ténor socialiste tient à «exprimer la position du parti pour le Mémorial (ndlr: transcription officielle des débats du Grand Conseil)», en particulier quand d’autres partis proposent des lois «On l’oublie, mais on écrit un peu l’histoire de la République. Lorsque le Tribunal fédéral doit regarder l’intention du législateur, il lit le rapport des commissions et le Mémorial.»

Avec 404 prises de parole, Bertrand Buchs est le député qui est intervenu le plus souvent. Mais il est aussi l’un des plus brefs, d’où sa quatrième place. «Je suis moins littéraire qu’un Vanek ou un Deneys», commente l’élu PDC.

Les débats sont régis par la Loi portant règlement du Grand Conseil (LRGC). Un député ne peut prendre plus de trois fois la parole au cours du même débat, sauf exception, et chaque intervention ne peut excéder sept minutes. Le Bureau peut choisir d’imposer un débat organisé, durant lequel chaque parti a droit à un temps déterminé. Mais rien n’interdit à un député de se taire. Huit de nos élus ont siégé à plus de deux cents séances mais ont prononcé individuellement moins de dix mots par séance en moyenne.

«Une femme ne s’exprime que si c’est utile»

Surreprésentés, les députés masculins parlent aussi 27% plus longuement que les femmes en moyenne. Cet écart s’accentue dans tous les partis sauf chez les Verts et l’UDC, qui contrebalancent la tendance générale. Chez les Verts, seul parti à atteindre la parité, les élues s’expriment plus que les hommes. L’UDC ne compte plus de femme au Grand Conseil, mais Christina Meissner, avant d’être exclue de son groupe, parlait plus que la moyenne.

Hommes-femmes: qui parle le plus par parti

Dans la plupart des partis, les femmes s’expriment moins que les hommes, même en divisant le nombre de mots par le cumul du nombre de présences des hommes et des femmes.

Pour Nathalie Fontanet, on pourrait «gagner beaucoup de temps» en évitant les redites.

Comment nos élues expliquent-elles cette différence? «Je crains de paraître trop féministe, mais je pense qu’une femme ne s’exprime que si c’est utile, estime Nathalie Fontanet, cheffe du groupe PLR. Les députées n’interviennent pas moins souvent, mais de façon plus brève. Elles ont moins besoin de s’étendre et ont souvent moins d’ego.»

Isabelle Brunier s’exprime relativement peu depuis son arrivée au Grand Conseil. L’élue socialiste va dans le même sens: «Les députées, de droite comme de gauche, sont peut-être plus autocritiques. Je n’en connais aucune qui cite des proverbes et s’écoute parler. Par ailleurs, le brouhaha de la salle est nettement plus fort quand ce sont les femmes qui s’expriment, ce qui les amène à se censurer.»

Assemblée de vieux bonshommes

Sarah Klopmann observe «un grand irrespect pour les femmes» en commission.

Sarah Klopmann, cheffe de groupe des Verts, ne partage pas ces avis: «Que les femmes soient plus autocritiques et les hommes davantage élevés pour avoir confiance en eux, on le dit tout le temps. N’est-ce pas reproduire ce schéma que de le voir au Grand Conseil?» Quant au silence, il ne lui semble «pas non plus complet quand un homme parle. Le problème est le dénigrement des femmes, qui est encore très ancré, aussi en commission.»

«Que nombre de femmes soient moins à l’aise dans une assemblée dominée par des hommes, et des vieux bonshommes ­ – je parle en tant que tel – je le comprends. L’inégalité principale ici, c’est le nombre», rappelle Pierre Vanek, chef de groupe et ténor d’Ensemble à Gauche . «Lorsque certaines grandes gueules masculines du parlement prennent la parole, il y a facilement des huées et du brouhaha. En revanche, lorsque certaines députées s’expriment, il s'y ajoute parfois encore le sarcasme et la moquerie, remarque Murat Julian Alder. Cela fait malheureusement partie du machisme qui existe hélas encore en politique.» Impression partagée par Romain de Sainte Marie, chef du groupe PS: «Les femmes subissent encore une discrimination très forte. Le Grand Conseil est le reflet malheureux d’une société encore extrêmement genrée et inégalitaire.»

Le PS palabre, le PDC est discret

Les socialistes et les élus du MCG s’expriment moitié plus que ceux du PDC et d’Ensemble à Gauche.

Au niveau des partis, ce sont les socialistes, principale formation d’opposition du parlement, qui occupent le plus le terrain de la parole. Environ trente heures, contre vingt pour les deux partis qui ont le moins parlé, le PDC et Ensemble à Gauche. «C’est très bien parce que c’est faire vivre notre démocratie», commente Romain de Sainte Marie. Réaction inverse de Jean-Luc Forni, son homologue du PDC: «Si on pouvait s’exprimer encore plus brièvement, ce serait beaucoup mieux. Le système est le suivant dans notre groupe: un spécialiste prend la parole, terminé. On n’aime pas mettre trop de sauce autour de l’œuf.»

Au total, les députés ont siégé 137 heures en 2016 et 159 heures en plénière en 2015, selon les rapports annuels du bureau du Grand Conseil. Ces heures incluent des séances comportant peu ou pas de débats: l’ouverture de la législature, la prestation de serment du Conseil d’Etat et celle du pouvoir judiciaire – qui a atteint un record d’absences avec 42 députés excusés. A titre de comparaison, les députés vaudois ont siégé 143 heures de juillet 2015 à juin 2016 et 180 heures de juillet 2014 à juin 2015, selon les rapports d’activité de son secrétariat général. Les Neuchâtelois, eux, n’ont siégé que 87 heures en 2016.

Jeunes pousses contre dinosaures

Sur cent députés, douze ont moins de 40 ans. Cette minorité s’exprime un peu plus que la moyenne: 635 mots par présence contre 444 pour les plus âgés, soit 10% de plus. «Les partis laissent une bonne place aux jeunes, explique Sarah Klopmann, 35 ans. Murat Alder est très mis en avant par le PLR, Caroline Marti par le PS, Lisa Mazzone l’était chez les Verts avant de partir au Conseil national, je suis moi-même cheffe de groupe.» Les jeunes élus doivent cependant «redoubler d’efforts pour être considérés», selon Romain de Sainte Marie, 32 ans: «Ils ont moins confiance en eux et ont le souci de bien faire, à l’inverse – pour caricaturer – du vieux député bedonnant qui est passé par la buvette et s’écoute parler.»

Verts et PS sont les plus jeunes partis du parlement, avec une moyenne d’âge de respectivement 49 et 50 ans. L’extrême inverse est Ensemble à Gauche. «Nos huit ans d’absence du Grand Conseil nous ont obligés à présenter des dinosaures en 2013 pour passer le cap du quorum», explique leur chef de groupe, Pierre Vanek. Résultat: quatre septuagénaires et un âge moyen de 67 ans. Il regrette que les députés soient «très largement des vieux». A 62 ans, il s’inclut dans ce qualificatif et se laisse trois ans: «Une génération de relève est là, dont Pablo Cruchon est emblématique. Pour ma part, je vais me représenter, mais à 65 ans, je me retirerai!»

«J’ai parfois l’impression que le parlement est une tour d’ivoire d’aînés, remarque le PDC Jean-Luc Forni. Il faudrait favoriser l’accession des jeunes et diversifier les milieux représentés. Il est difficile toutefois d’obtenir des entreprises qu’elles accordent du temps pour exercer une activité politique.»

Conseils aux débutants

Quels conseils Eric Stauffer donnerait-il aux députés taiseux? «Y aller sans complexe et arriver à faire passer ses émotions. C’est le plus compliqué. Les variations dans l’intonation sont importantes, sinon le discours est soporifique.» Et pour la monotonie, rien de pire que la lecture, pratiquée par trop d’élus.

«Albert Rodrik (ndlr: député socialiste au Grand Conseil de 1997 à 2003) m’a dit qu’il était très important de s’exprimer lors de la première séance pour la confiance en soi, complète Romain de Sainte-Marie. Plus on attend, plus c’est difficile de se lancer. Ensuite, on prend goût à cette ambiance d’hémicycle politique.»

Porte-parole ou presse-bouton

Tir groupé au PLR Plus grande formation avec 24 sièges, le PLR est aussi le parti dont la parole est répartie de la manière la plus homogène au Grand Conseil, selon l’indicateur statistique de l’écart type. Jean Romain, l’élu le plus prolixe du groupe, n’a prononcé que 27260 mots. Il est le 23e plus bavard des 100 députés.
Le MCG, parti des extrêmes Deuxième plus grande formation avec 17 députés (20 en début de législature), le MCG est le parti où la parole est distribuée de la manière la moins homogène. Quatre élus ont dit entre 35 000 et 70 000 mots, tandis que les dix plus taiseux en ont prononcé entre 0 et 2200.

«A l’UDC et au MCG, un ou deux députés sont comme les porte-parole du parti. Les autres sont là pour voter.» La formule émane de la députée PS Isabelle Brunier. Les statistiques vont dans son sens: ces partis sont les deux plus déséquilibrés au niveau des temps de parole. Lorsqu’Eric Stauffer a quitté le parti, le MCG a perdu sa place de bon dernier sur l’échelle de l’équilibre pour se hisser au rang d’avant-dernier (bonnet d’âne pour Ensemble à Gauche). «L’électroencéphalogramme du MCG est plat. Où sont tous ces leaders que j’empêchais d’émerger?» regrette Eric Stauffer.

«Nous sommes une formation de 17 députés, rappelle Sandro Pistis, le chef du groupe MCG. Les prises de parole sont limitées de manière égalitaire pour tous les partis, ce qui péjore les grandes forces politiques comme la nôtre.» Stéphane Florey, chef du groupe UDC, relève aussi la difficulté à répartir la parole dans son parti: «Nous sommes deux par commission.

Dans la paire, il y a souvent un leader expérimenté plus à l’aise à l’oral. Ils se répartissent les prises de parole comme ils l’entendent. Nous n’obligeons personne à s’exprimer.» Quant à Ensemble à Gauche, miné par des scissions internes, Pierre Vanek le présente comme «un petit groupe dont le nombre ne se prête pas vraiment à un traitement statistique».

«Dans les partis qui comptent plus d’un commissionnaire, c’est vrai que la forte tête s’exprimera plus facilement. Mais cela n’empêche pas un certain équilibre», tempère la Verte Sarah Klopmann. Le PLR, plus grande force politique du parlement, avec vingt-quatre élus, est le parti où la parole est répartie de la manière la plus uniforme.

Les esclandres du Grand Conseil

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